Mot de la présidence

LangisMichaud

Les leçons d’Uber


Quiconque a suivi l’actualité des dernières semaines n’a pu manquer les nombreux articles et les commentaires touchant le projet pilote sur lequel le gouvernement du Québec est censé s’être entendu avec la compagnie Uber. Annoncé par le premier ministre comme une bonne nouvelle permettant au Québec de vivre à l’heure des nouvelles technologies, défendu par de jeunes militants politiques qui y voient une expression de modernité, ce projet pilote fut appuyé par des acteurs du milieu comme Alexandre Taillefer, mais décrié évidemment par l’industrie du taxi. Sans se prononcer sur le fond de la question, il demeure que nous pouvons en tirer des leçons qui trouvent une application directe dans le milieu de l’optique.

D’abord la question du projet pilote n’est qu’une manière élégante pour le gouvernement de remettre à plus tard la prise d’une décision complexe. Il permet de pelleter en avant le règlement d’une problématique mettant en cause des joueurs aux positions opposées et irréconciliables. Les décideurs adorent l’utiliser afin de gagner du temps, ce qui permet d’éviter de trancher un débat et de vivre avec les conséquences qui en découlent. En théorie, ce véhicule paraît inoffensif, car il est conscrit et limité dans le temps. Dans les faits, ceci ne s’avère presque jamais : le projet débute, on octroie certains droits ou des permissions à un groupe de personnes, puis on pense terminer le projet et en analyser les résultats afin d’établir une politique à venir. Or, une fois le projet terminé, l’analyse n’est jamais rapide, la décision se fait attendre, le temps passe, les décideurs changent ou doivent agir en fonction d’un autre agenda. On espère que les uns pourront compter sur l’usure des autres afin de finalement obtenir le consensus qui, au Québec, doit consacrer tout changement. Le projet pilote est ainsi reconduit, puis, après plusieurs renouvellements, les droits et privilèges temporaires se voient finalement consacrés puisque les nouvelles habitudes se sont ancrées. Il est en effet difficile de remettre la pâte à dent dans le tube une fois sortie.

La première leçon serait donc de ne jamais accepter de participer à un projet pilote en pensant qu’il consacrera le statu quo et de s’entendre avec tous les acteurs dès le départ, sur des objectifs restreints et modalités précises de réalisation du projet, et, plus important encore, sur une échéance courte et non renouvelable.

Un autre problème soulevé par cette entente avec Uber est le fait que l’on consacre ainsi une pratique permettant d’œuvrer dans un domaine avec des règles qui ne sont pas les mêmes. Le législateur a imposé dans le passé des conditions strictes encadrant l’industrie du taxi et l’octroi des permis, selon une gestion de l’offre rigoureuse, et des gens ont investi du temps et de l’argent en pensant que ce cadre serait respecté. La révolution technologique et la mondialisation du commerce font que de nouveaux acteurs peuvent maintenant agir à distance en toute impunité sans respecter le cadre légal ou juridique en place. Le gouvernement a, alors deux choix : prendre les moyens de faire respecter son cadre législatif, ou, sous le couvert de modernité apparente, légaliser les nouvelles façons de faire en se préoccupant très peu des conséquences sur le système en place. En second choix, le législateur ne fait rien, regarde ailleurs et laisse les joueurs en présence se battre entre eux même si l’un d’eux est avantagé par rapport à l’autre, un peu comme un arbitre laissant tout passer pour une équipe et appliquant à la lettre le règlement envers l’autre. Au hockey, si l’arbitre ferme les yeux sur les actions de l’une des équipes, et que cette dernière a bénéficié de huit avantages numériques à sens unique, je vous laisse deviner qui gagnera la partie.

Leçon numéro deux : ne jamais tenir pour acquis que les règles imposées dans un secteur s’appliqueront à tous ceux qui veulent y œuvrer et penser que le législateur sera cohérent et agira de façon impartiale.

Comment tout cela nous touche-t-il? D’une part, le rapport d’experts concernant la modernisation du secteur oculovisuel de 2012 mentionne la possibilité que l’Office des professions mette sur pied un projet pilote touchant la réfraction par les opticiens d’ordonnances. Il mentionne toutefois que ce projet devra faire consensus quant aux modalités de sa réalisation entre les trois ordres concernés (opticiens, optométristes et médecins). Le Collège des médecins a clairement signifié par le passé qu’il entendait respecter le cœur de la profession d’optométriste. Ceci étant, les pièges du projet pilote demeurent quant à sa durée et son éventuelle pérennité. Rappelons également que le Conseil d’administration de l’Ordre a exprimé son désaccord sur le fond de cette question, de même que sur la forme proposée par les experts et que cette position tient toujours la route puisque les paramètres envisagés n’ont pas fait l’objet de discussions entre les acteurs.

Pour ce qui est de la seconde leçon tirée d’Uber, il est clair que l’application de la règle du deux poids, deux mesures s’appliquent dans l’ensemble de l’offre commerciale du moment en optique, notamment en raison de l’état du droit et des décisions rendues jusqu’ici par les tribunaux. Les interventions de l’Ordre quant aux conditions suivant lesquelles les produits ophtalmiques sont offerts au public sont dans l’immédiat très limitées. Puis, il doit remplir son mandat de protection du public, ce qui suppose de veiller au respect rigoureux par ses membres des règles en place. C’est un problème que nous avons soulevé par le passé, et récemment encore lors de notre audition en Commission parlementaire entourant l’adoption du projet de loi 98 touchant la gouvernance des ordres professionnels. L’Ordre des pharmaciens et le Collège des médecins ont soumis des préoccupations similaires, alors qu’ils vivent les mêmes réalités et sont soumis aux mêmes problématiques. Ainsi, ces trois ordres ont demandé au législateur de leur donner les moyens d’intervenir auprès des tiers qui œuvrent dans le secteur, les pharmaciens demandant même à ce que les pouvoirs du syndic soient étendus et deviennent similaires à celui d’un commissaire enquêteur. Nous savons le gouvernement sensible à ces arguments, ainsi que l’Office, et nous collaborerons évidemment à l’élaboration de nouvelles lois en ce sens.

Nous avons également souligné notre support à une mesure envisagée par le projet de loi 98 face aux lanceurs d’alerte. En fait, le projet implique que les personnes qui sont employées par des organisations puissent dénoncer une situation qu’ils jugent problématique, et ce, sans encourir des pénalités ou préjudices. Bien que louable, cette possibilité ne couvre pas adéquatement les optométristes travailleurs autonomes qui pratiquent pour d’autres professionnels ou des tiers. Nous avons donc proposé certains amendements qui devraient trouver leur application dans une proposition renouvelée du projet de loi, du moins l’espère-t-on.

D’ici là, nous invitons les optométristes qui seraient témoins de situations contrevenant à la réglementation professionnelle à dénoncer cette situation en contactant la syndique. Un optométriste qui collabore efficacement à faire appliquer nos règles ne devrait pas craindre de représailles, qu’elles proviennent de l’Ordre ou de son employeur, à moins bien sûr que l’optométriste ait enfreint en pleine conscience, et de façon délibérée des règles établies. De plus, rappelons que le traitement des dossiers se fait de façon confidentielle. 

Si un optométriste ne veut pas porter lui-même ces données à l’attention de la syndique, il peut me les faire parvenir personnellement et je les acheminerai si le cas est suffisamment documenté. À tout le moins, je vous invite à me rejoindre à l’Ordre si vous désirez discuter de situations dans lesquelles vous êtes impliqués et que vous sentez comme contraire aux règlements établis.

Nous savons que certaines de ces situations existent sur le terrain, impliquant notamment des tiers, mais il nous est difficile d’agir sans preuve suffisante pour porter une plainte ou entreprendre des recours judiciaires. Nous avons besoin de votre collaboration puisqu’il s’agit de l’avenir de tous et surtout, de la protection des patients.

Le fait de se fermer les yeux devant de telles actions des tiers revient à encourager et assister passivement à « l’ubérisation » de l’optique avec des produits réglementés lorsque vendus au Québec par des professionnels et qui ne le sont plus lorsqu’ils proviennent de fournisseurs basés ailleurs ou vendus à travers des organisations non professionnelles. C’est une question fondamentale que l’Ordre soulève actuellement en cour et sur laquelle nous sommes résolus d’agir.

La troisième leçon que nous pouvons tirer de l’expérience du taxi s’impose de soi en analysant la réaction des acteurs touchés à cette nouvelle donne qu’on leur impose. D’un côté, vous avez certains syndicats de taxis qui manifestent en réclamant le statu quo et en présentant un désir peu marqué d’effectuer des changements dans leur offre de service. D’un autre côté, vous avez un groupe qui prenant le virage technologique mise sur les voitures électriques et entend prendre une place importante en s’appuyant sur les nouvelles règles comme tremplin. Au lieu de se replier sur soi, dans un réflexe de corporatisme dépassé, il existe donc des possibilités d’utiliser le contexte pour favoriser l’émergence d’un nouveau modèle d’offre des services optométriques au Québec. Ceci revient à dire que le commerce en ligne ne disparaîtra pas, mais que l’on peut utiliser cet outil à notre avantage, en fonction d’un modèle de pratique évolué.

Tout d’abord, il faut rétablir un dialogue productif avec les autres acteurs du milieu tout autant affectés que nous et les associer à notre démarche. La convergence des forces en optique est un passage obligé si l’on désire réellement que la pérennité de nos services soit assurée et que le public soit adéquatement servi et protégé. Nous sommes tous concernés et nous pouvons, ensemble, trouver les solutions aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Il faut ensuite convenir ensemble d’un modèle qui permettra de joindre ces forces dans une offre de produits et de services correspondants aux besoins modernes et changeants de nos patients. Nous devons reprendre une page blanche, la mettre sur la planche à dessin, et tenter de modéliser une approche qui sera respectueuse de la contribution de tous les acteurs.

Dans un proche avenir, un certain alignement des astres devrait favoriser l’émergence d’une offre améliorée et modernisée de services dans notre domaine. Nous finalisons avec le Collège des médecins une entente sur de nouveaux privilèges thérapeutiques permettant une offre bonifiée de services à la population, et ce, en respectant le principe du bon professionnel, au bon endroit et au bon moment. Ces changements à notre pratique répondent davantage aux besoins de la population en soins oculaires de première ligne, mais pourront, selon le cas, supposer une réorganisation à l’intérieur de nos cliniques. Afin d’offrir des services professionnels de qualité, les cabinets devront se regrouper et partager des ressources et des équipements. La venue de dossiers électroniques, l’offre des produits via un inventaire virtuel, l’automatisation de certaines procédures cliniques, jusqu’ici manuelles, sont autant d’avenues de moderniser et optimiser notre offre de services et nous permettra d’atteindre la viabilité économique des services professionnels et contribuera à la rentabilité des pratiques, tout en améliorant l’offre au public.

Parallèlement, le dialogue renouvelé avec les opticiens d’ordonnances devrait nous permettre d’adopter une meilleure perspective de collaboration et non d’affrontement, de complémentarité et non de duplication, de clarification de la contribution de chacun à ce nouveau modèle davantage qu’en semant la confusion sur la nature des activités des uns et des autres auprès du public. Ceci contribuera définitivement à réaliser la modernisation des pratiques en optique. Les besoins sont grands, il y a de la place pour tous les joueurs. Il ne faut pas oublier, dans l’équation, que les ophtalmologistes pourraient aussi être mis à contribution, comme cela se fait actuellement en quelques endroits au Québec, dans des pratiques réunissant les trois « O ». Les exemples que nous avons prouvent que les optométristes et les ophtalmologistes peuvent collaborer efficacement pour le mieux-être des patients. La nouvelle entente avec le Collège des médecins pose les balises d’un partenariat véritable, où l’ophtalmologiste devient un véritable partenaire de l’optométriste, et vice versa.

Ce projet de redéfinir le modèle optique peut sembler utopique, pour l’instant, mais je demeure convaincu qu’il s’agit de la seule voie possible afin que le public soit le mieux servi et que nos services demeurent pertinents, dans un monde qui évolue vite, davantage que le cadre juridique qui nous est imposé par le législateur. Tout comme l’arrivée d’Uber a causé la remise en question de l’offre de services des taxis, nous devons voir dans la conjoncture actuelle une opportunité unique de se redéfinir et de se moderniser. En se regroupant, en travaillant en complémentarité avec les autres professionnels, en favorisant l’émergence de super cliniques, il y a fort à parier que l’optométrie tirera son épingle du jeu et que, plus que jamais, le public sera très bien servi.

Osons penser plus loin, osons innover, osons prendre notre place : voilà le vrai défi que l’« ubérisation » de l’optique nous propose. 

Dr Langis Michaud, optométriste 
Président

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