Mot de la présidence

LangisMichaud

Résolution 2016 : Combattre la routine

« Bonne année, de la santé et de la réussite! Que tes projets se réalisent! »

Combien de fois avons-nous formulé ce souhait depuis le début de l’année? Combien de fois l’avons-nous reçu de la part de nos proches et de nos amis? Des dizaines, voire des centaines de fois. Formulation banale qui s’inscrit dans l’air du temps, comme un passage obligé entre l’année qui se termine et celle qui commence.

 

La plupart du temps, ces vœux sont prononcés sans trop y penser, sans avoir fait le bilan de notre parcours, sans se poser trop de questions sur la suite des choses. La routine, celle qui rassure, celle qui met notre cerveau au neutre, celle qui repousse les réalités difficiles, mais également, moins rassurante, celle qui nous condamne à l’immobilisme, celle dont il faut se méfier, car demeurer immobile quand les autres avancent, c’est reculer. C’est pourquoi, en 2016, devons-nous faire la résolution de combattre la routine tous azimuts.

 

Identifions d’abord l’ennemi. Quelles sont les sources de routine dans nos vies et nos pratiques? Elles sont multiples. Discrètes, elles se fondent dans le décor, mais sont omniprésentes. Que ce soit nos habitudes au lever, nos façons de se rendre au boulot, le rythme immuable de notre agenda professionnel, la préparation des lunchs, les pratiques de soccer de Jonathan ou l’écoute religieuse de la série « House of Cards », tout concourt à faire de nous des êtres prévisibles et encadrés. En général, l’élément de surprise n’y est pas présent et devient perturbant lorsqu’il se manifeste.

 

Or, ce qui est perturbant élève généralement la crainte et le sentiment d’anxiété. Malaise que l’on ne veut pas ressentir. Pourtant, on devrait souhaiter que cette sensation nous habite au quotidien, puisque l’inconfort est signe d’innovation. Qui dit innovation, dit risque, une condition essentielle à l’évolution et à l’adaptation aux changements.

 

Du point de vue optométrique, 2016 devrait être marquée par son lot d’évolution. Attendez-vous donc à être perturbés dans votre routine.

 

Tout d’abord des changements réglementaires, avec la publication prochaine, par l’Office des professions, du projet de Code de déontologie des optométristes, qui dépoussiérera les règles nous régissant, en place depuis plus de 25 ans. De nouvelles dispositions, des éclaircissements par rapport à certaines autres, la réaffirmation de certains principes fondamentaux. Bref, une mise à niveau nous permettant de mieux baliser les relations entre optométristes, professionnels et avec nos patients.

 

La tournée des régions de l’automne nous aura permis de rejoindre un grand nombre d’optométristes (merci pour votre participation!), d’expliquer le nouveau code et ses applications, et de recueillir des commentaires intéressants qui nous ont permis d’en raffiner certains éléments. Sans refaire tout le discours, il est bon de revenir sur certains éléments qui ont fait davantage l’enjeu de discussions.

 

Tout d’abord, rappelons que le code repose sur deux principes fondamentaux : préserver l’indépendance du jugement professionnel et son exercice, et renforcer l’exercice du droit des patients. Soulignons également que l’application du Code de déontologie s’applique à tous les optométristes, propriétaires, associés ou travailleurs autonomes, ou encore aux organisations sous leur contrôle. Ce n’est pas le cas des tiers, notamment les « chaînes commerciales », sur lesquelles l’Ordre n’a pas de juridiction. Ce qui explique que l’Ordre ait considéré important d’inclure, entre autres, l’interdiction pour le travailleur autonome qui exerce dans une « chaîne », de bénéficier d’un loyer gratuit ou d’une garantie de revenus, et ce, afin de maintenir son indépendance professionnelle. Il ne s’agit donc pas de dévaloriser le contexte de pratique de ces optométristes, mais plutôt de définir des règles adaptées à chaque contexte de pratique. L’exemple de la médecine et d’autres professions de la santé peut d’ailleurs être cité, étant compris que les règles déontologiques ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit, d’une part, des relations entre médecins et, d’autre part, entre un médecin et une pharmacie par exemple.

 

Autre élément découlant de la nouvelle mouture du code, mais également des règles actuelles, l’optométriste ne peut dicter ni se faire dicter des politiques de profilage. Il est inadmissible qu’une entreprise ou un optométriste exige que l’on contrôle l’agenda en limitant volontairement le nombre de patients couverts par le régime d’assurance maladie durant une journée d’examen. Ce genre de politiques est discriminatoire envers le public et n’a qu’une visée purement mercantile, indéfendable et répréhensible. Le comité d’inspection professionnelle, le bureau de la syndique et les autres instances responsables de l’Ordre verront à s’assurer que ces éléments soient non seulement compris, mais aussi appliqués. Nous serons également vigilants à dénoncer les mécanismes qui viseraient à en contourner l’esprit et la lettre.

 

Perturbation pour la pratique de certains, un « mur de Chine » devrait être érigé de façon plus explicite entre l’examen et l’achat de lunettes. L’examen gratuit, conditionnel à l’achat d’une lunette ou autres produits ophtalmiques, ou toute initiative qui établirait un lien entre le prix exigé pour la consultation et l’achat sur place sera donc proscrit.

 

Les changements ne s’arrêteront pas là! Nos discussions avec le Collège des médecins sont très avancées et le projet de règlement touchant la modernisation de notre pratique thérapeutique a été transmis à l’Office des professions. De nouvelles prérogatives, des avancées certaines, de nouvelles responsabilités, mais le tout, balisé par un guide clinique commun qui sera adopté par les deux ordres professionnels. Dans ce guide, on retrouvera des algorithmes de traitement et des normes de référence. Voilà le vrai changement pour nos pratiques. Usuels en médecine, ces outils représentent un nouveau paradigme pour les optométristes. Le but visé est de clarifier le rôle des uns et des autres, de définir les corridors de référence, d’établir de véritables partenariats en cogestion du glaucome et des soins entourant la chirurgie de cataractes. Depuis longtemps demandée, la reconnaissance de la compétence optométrique dans le dépistage des effets oculaires du diabète est maintenant acquise et permettra aux médecins de famille de faire le choix de référer en optométrie sans contrevenir aux directives du Collège. Un comité de vigie supervisera l’application des nouvelles normes et pourra intervenir au besoin, que ce soit auprès des ordres, ou dans certains cas, auprès des professionnels en particulier.

 

Ces changements représentent le premier volet de la modernisation du secteur oculovisuel. D’autres changements sont à prévoir, notamment la révision en profondeur de notre loi ainsi que la modernisation de la profession d’opticien d’ordonnances. À ce titre, l’Ordre se dotera d’un cadre rigoureux d’analyse touchant les activités partageables, afin d’étudier les demandes qui nous sont parvenues. Nous nous inspirerons certainement du cadre adopté par le Collège des médecins, suivant lequel les propositions relatives à l’actualisation des règlements sur les médicaments et les soins autorisés en optométrie ont été analysées. À la base d’une telle démarche, il y a le souci de maintenir la protection du public, d’analyser les besoins de la population et surtout d’évaluer le plus objectivement possible la compétence (ou le requis de formation complémentaire) des professionnels qui entendent éventuellement partager des actes actuellement réservés aux optométristes.

 

L’année 2016 s’annonce donc une année de changements de nos habitudes et routines, au niveau réglementaire, mais également en raison du changement rapide et continu de l’espace commercial dans le domaine de l’optique. L’entreprise Google indique que 82 % des consommateurs utilisent leur téléphone intelligent, une fois en magasin, afin d’orienter ou justifier leurs achats. Les experts du domaine prédisent que d’ici peu 50 % des transactions commerciales comporteront un élément « web », soit pour l’achat, soit pour la recherche d’information générale sur un produit ou plus particulièrement sur un détaillant. Il faudra que l’optométrie y soit présente afin que le public puisse obtenir l’information pertinente. Il faudra surtout que l’optométrie apprenne à utiliser à son avantage le Web plutôt que de le considérer comme un ennemi à abattre. 

 

De façon prioritaire, les professionnels de l’optique, dont nous faisons partie, devront s’adapter aux nouvelles façons de communiquer des patients. Habitués de penser et communiquer en vertical (soit en fonction de nos compétiteurs directes), il faudra penser en horizontal. En effet, les consommateurs ne comparent plus une pratique envers une autre dans un même secteur, mais ils jugent nos façons de faire et de répondre à leurs besoins à la lumière de l’expérience qu’ils ont dans d’autres secteurs. À titre d’exemple, si Uber peut géolocaliser ses chauffeurs, en indiquer la proximité et estimer le temps requis pour nous rejoindre, pourquoi le fournisseur de services téléphoniques ou de câblodistribution me donne-t-il encore une plage de 5 heures pendant laquelle le technicien peut venir installer un bidule à la maison? Dans une société qui traduit l’efficacité par l’élimination des pertes de temps, cela ne tient pas la route!

 

La qualité de notre service et la rapidité à répondre aux besoins des patients ne sont plus une joute entre le bureau indépendant et celui de la chaîne commerciale située en face, mais bien entre le cabinet du professionnel et des sites comme Amazon qui repose sur un inventaire virtuel presque infini et qui livre le produit en moins de 48 heures. Comment convaincre alors le consommateur de faire affaire avec nous, si 48 heures sont requises pour commander la monture dans la bonne couleur ou une grandeur différente, puis 7 à 10 jours pour ensuite livrer le produit finalisé? Le délai de 10 jours devient, dans les yeux du consommateur moderne, une éternité et il se retourne vers un site en ligne qui lui promet une livraison dans les 48 heures, incluant la monture de son choix dans la bonne couleur.

 

Ces constats ne sont pas alarmistes, mais bien réalistes. Ils ne prédisent pas la mort de l’optique, mais le passage obligé de l’industrie que l’on connaissait à une nouvelle ère, une « cyberoptique » qui remet en question nos façons de faire, de penser et d’agir, de communiquer, d’être présent auprès des consommateurs.

 

Ceux d’entre nous qui auront su s’adapter rapidement, passer du mode de réflexion vertical à la perspective horizontale, qui se compareront aux entreprises les plus performantes dans l’expérience donnée au client plutôt qu’à la lunetterie d’en face, profiteront grandement de cette évolution.

 

Changer sa routine, c’est prendre un risque, mais ce risque est nécessaire, puisqu’à défaut, les patients se retrouveront dans le cyberespace, abandonné un peu à eux-mêmes. En termes de protection du public, on appelle cela un scénario catastrophe.

 

Changer sa routine, c’est prendre un risque, mais c’est aussi un signe d’évolution. Et comment évalue-t-on que l’on a pris un risque? Quand la décision que l’on applique nous fait un peu peur.

 

En 2016, notre résolution personnelle et commune devrait être de changer radicalement la routine que nous avons. C’est le prix à payer pour que le public, ainsi, demeure protégé et bien servi.
 

Dr Langis Michaud, optométriste 

Président

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des optométristes du Québec
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