Mot de la présidence

LangisMichaud

Et puis après? 

 

Vous est-il déjà arrivé de vous poser cette question lorsqu’un évènement fortuit s’est produit dans votre vie? Sans aucun doute. Et les récents évènements qui ont touché notre profession la font ressurgir avec davantage d’acuité. Allons-y voir…

Le Règlement sur les actes qui peuvent être posés par un assistant optométrique a finalement été adopté et est maintenant en vigueur, ce qui risque de causer des questionnements, voire des changements à la pratique. Et puis après?

Parallèlement, les discussions avec le Collège des médecins avancent positivement afin de moderniser nos pratiques thérapeutiques, établir un cadre de référence pour les diabétiques et encadrer la pratique des uns et des autres en soins périphériques à la chirurgie de la cataracte. Et puis après?

La révision en cours des normes touchant l’examen de l’enfant en difficulté d’apprentissage nous permet d’établir un véritable partenariat avec les autres professionnels intervenant en milieu scolaire. Au-delà de la reconnaissance formelle de notre apport, cette révision permettra à une vaste majorité d’optométristes d’intervenir auprès de cette clientèle, ce qui n’est pas le cas actuellement. Et puis après?

Quotidiennement, les données du marché nous confirment l’impact des ventes en ligne sur les détaillants. Après les vêtements, ce sont les magasins de détail (Target) et d’électroniques (Future Shop) qui doivent fermer leurs portes à défaut de s’être adaptés. Nous le savons maintenant, l’optique n’est évidemment pas à l’abri et l’achat en ligne de lunettes prend de l’essor chez nous et reçoit même l’appui public de certaines personnalités québécoises. Et puis après?

Au cours des prochaines semaines, les finissants s’apprêtent à débuter leur carrière d’optométriste avec toute l’énergie et l’enthousiasme qui caractérisent les jeunes diplômés, mais ils demeurent inquiets face à leur avenir. Et puis après?

L’Ordre révise en ce moment le Code de déontologie des optométristes, ce qui devrait faire évoluer les façons de faire au cours des prochaines années, que ce soit en matière d’accès à l’ordonnance, de relations commerciales avec les fournisseurs ou encore en établissant la nécessité de signer des ententes contractuelles pour les travailleurs autonomes ainsi que les modalités qui les entourent. Et puis après?

Poser cette question, à toutes ces étapes, constitue un exercice sain, car il permet de relativiser les choses et les mettre en perspective. Cela étant fait, la réponse à y apporter peut ne pas sembler évidente à première vue. Les enjeux et les acteurs qui nous interpellent sont multiples et proviennent de différents horizons. Sans compter que notre environnement est en mutation constante. Comment déterminer la juste réponse à fournir dans chacune de ces circonstances? Il n’existe qu’une seule option : en agissant comme nous savons le faire, soit en mettant en pratique notre faculté de gérer l’imprévu.

En effet, nous travaillons chaque jour à partir d’un agenda nous permettant de planifier la journée. On sait d’avance que Mme Tremblay viendra pour le contrôle de sa sécheresse oculaire, que la famille Bégin sera vue pour l’examen annuel des 3 enfants, que notre patiente Catherine consultera pour une adaptation de lentilles cornéennes et que le petit Victor sera fier de nous montrer les progrès effectués dans le cadre de son traitement en orthoptique. À cela s’ajoute la routine, les examens réguliers des uns et des autres, les choix de monture à finaliser, la prescription de nouvelles lunettes, les appels à retourner et possiblement la visite d’un représentant. Puis, inévitablement se glisseront une annulation, quelques cas d’urgence oculaire et, le cas échéant, un appel de la garderie pour nous dire que la petite Marjorie fait de la fièvre et qu’on doit aller la récupérer ou encore celui d’un employé qui est malade et ne peut venir au travail alors que personne ne peut assurer le service à sa place!

Bref, nos journées sont remplies de connu et d’inconnu, encadrées par un agenda soumis aux  imprévus qui surviennent. Et puis après, rien de bien extraordinaire. La très vaste majorité d’entre nous réussissent à compléter leur journée en ayant accompli tout ce qui était requis, en s’adaptant.

Dans le domaine de la santé, nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls dans cette situation. Nos collègues pharmaciens sont les plus récents, mais non les derniers à faire face à des changements majeurs et d’évolution des paradigmes touchant leur pratique. Lorsque cela survient, une réaction instinctive pousse les gens à revendiquer et tenter de conserver les acquis, mais en fin de compte, tout le monde adopte une position un peu fataliste, se raisonne et finit par s’adapter à la nouvelle réalité.

Une collègue me disait l’autre jour : « ce n’est pas aux autres à nous définir, mais bien à nous-mêmes » en commentant justement une situation où des changements étaient envisagés.   Cette affirmation est vraie en soi, mais elle s’avère incomplète puisqu’elle ne tient pas compte de l’environnement global et moderne dans lequel nous pratiquons. S’il est vrai que nous devions prendre conscience de notre rôle, de nos capacités et de notre place sur le terrain, il est également vrai que nous devions poursuivre notre réflexion en y incorporant des notions de multidisciplinarité et d’interdisciplinarité, puisque notre action doit s’intégrer au sein du système de santé, et ce, afin que notre contribution soit reconnue et respectée.

Cette multidisciplinarité nécessite la collaboration de plusieurs professionnels autour d’un même patient et impose l’échange d’information quant au travail effectué. Peu importe notre champ de pratique, nous ne pouvons agir seul et, se faisant, les autres contribuent, non pas à nous définir, mais à encadrer sur le terrain l’étendue de notre action. Cela s’est vécu en santé mentale où de multiples joueurs intervenaient, sans réelle coordination au départ, chacun tentant de « se définir » sans tenir compte du contexte global. Puis avec le rapport Trudeau et le projet de loi 21, adopté il y a 2 ou 3 ans, un effort fut demandé à tous ces acteurs de se concerter en adoptant le principe du bon professionnel au bon moment et au bon endroit. Ainsi ont été établies les balises d’une réelle interdisciplinarité et d’une multidisciplinarité au bénéfice du patient. Tout n’est pas encore parfaitement réglé, les choses évoluant et les acteurs apprenant à travailler ensemble, en abolissant l’approche silo, mais les principes sont là, adoptés, pour demeurer.

En optométrie, nous devons nous inspirer de cet exemple et adopter la même approche. D’abord en ce qui a trait à nos partenaires du secteur oculovisuel. Nous faisons déjà valoir auprès des médecins que les optométristes constituent souvent en première ligne, le bon professionnel, au bon endroit et au bon moment, et ce, pour un ensemble de conditions oculaires. Ce qui n’empêche pas une action concertée avec le médecin de famille (dans les cas de diabète par exemple) et les ophtalmologistes, mais qui définit tout de même notre empreinte en ce domaine. Cette position devrait d’ailleurs se traduire dans les conclusions de nos discussions entourant la modernisation de nos privilèges thérapeutiques dans un bref avenir.

Dans un second temps, il faudra également suivre cette logique pour rétablir le dialogue avec l’Ordre des opticiens d’ordonnances. Comme le règlement sur les assistantes prévoit qu’aucun nouvel assistant optométrique ne pourra s’inscrire au registre au terme d’une période de deux années après son ouverture, soit en 2017, il faudra faire le suivi à cet égard pour s’assurer qu’en régions notamment les effectifs permettent de répondre aux besoins de la population québécoise en matière de services et produits ophtalmiques, à moyen et long terme. Ensuite, nous devrons nous pencher sur la modernisation de la pratique de l’optique d’ordonnances, passage obligé par l’Office des professions. Cela demandera du temps et de l’ouverture, du respect, de part et d’autre. Cela demandera aussi un engagement à maintenir les principes découlant de l’interdisciplinarité et de la multidisciplinarité.

Et puis après? Après, il demeure que nous sommes profondément des professionnels agissant en première ligne. Des professionnels qui placent l’examen oculovisuel (incluant la thérapeutique qui en découle par lentilles ophtalmiques) au cœur de leur pratique, tout en participant activement aux soins de santé oculaire. Des professionnels qui ont la conviction profonde que l’optométrie est, aujourd’hui, très bien placée pour se développer à l’avenir parce qu’elle a en main tous les outils pour y arriver et la volonté ferme d’évoluer au rythme de son environnement. Le tout, en tenant compte des impératifs que suppose un contexte d’inter et de multidisciplinarité, soit celle de privilégier le bon professionnel, au bon endroit et au bon moment.  

Aux jeunes qui graduent, à ceux qui sont en pratique, et leurs collaborateurs, je leur dis donc qu’il y a un très bel avenir devant eux, à condition que tous soient conscients de cette évolution rapide qui touche notre monde professionnel et acceptent de s’y adapter. J’ai confiance en leurs moyens, de par les preuves tangibles de collaboration inter et multidisciplinaires que l’on peut déjà constater sur le terrain. D’autant que les jeunes qui entrent dans cette profession sont de la génération multitâche, celle qui s’adapte très facilement aux évolutions technologiques comme aux bouleversements survenant au plan humain.

Et puis après? Ce sera à eux à définir l’optométrie de demain, à reprendre le flambeau. À nous de les inspirer, de les guider et de leur fournir notre expertise en la matière. D’ici là, nous avons de très beaux défis à relever. Tous ensemble!


Dr Langis Michaud, optométriste 

Président

Retour au site
Bulletin officiel de l'Ordre
des optométristes du Québec
Retour au site