Mot de la présidence

LangisMichaud

Le serment 

Été 1968, les étudiants font la révolution à Paris depuis mai, il y a une effervescence et une soif de renouveau qui balaie la planète. Au Québec, on surfe encore sur les fameuses paroles du général lâchées comme une bombe du balcon de l’hôtel de ville. À la radio, Hey Jude  (White Album) est la chanson de l’heure alors qu’Otis Redding, the Fifth Dimension et Cream lui font une sérieuse concurrence. Puis, bien sûr, le lauréat Dustin Hoffman marque les esprits, permettant à Simon & Garfunkel de devenir immortels.

Été 1968, trois garçons de cinq ans passent leur été à jouer dehors (les iPad n’existaient pas) et sont un peu imperméables à tous ces événements qui changent la société. Cependant, ils apprennent rapidement la valeur des liens d’amitié. Juste avant la rentrée scolaire, ils jurent que jamais ils n’oublieront leur été et que désormais, ils pourront compter inconditionnellement les uns sur les autres. Ils en font la promesse. Avec les années, cette promesse perdurant, ils réalisent qu’en fait, au-delà d’une simple promesse, cet été 1968 a été celui de leur premier serment. 

Le serment est en effet différent d’une simple promesse et se charge d’un sens beaucoup plus lourd. Il implique un respect fondamental de l’honnêteté et un engagement complet et entier. Une volonté de démontrer que la personne se rattache, partage et s’engage à la défense d’une valeur ou d’une cause ou envers une personne, dans une perspective à très long terme.

Au Moyen-Âge, les nobles prêtaient serment envers leur suzerain en engageant leur fidélité et leurs ressources à son service. Depuis des lustres, le serment fait partie de l’administration de la justice et, en théorie, assure que la personne qui administre la justice ou qui y participe, comme témoin, le fait de bonne foi, en toute transparence, en respect de la vérité et des lois établies. Comme professionnels, nous sommes également tenus de prêter serment. C’est ce qui s’est produit à l’été 2015, comme tous les autres étés auparavant, lorsque les finissants de l’École d’optométrie sont devenus des docteurs en optométrie.

Ce serment, nous l’avons donc tous prononcé, dans des versions antérieures ou plus actuelles, mais il y a fort à parier que peu s’en souviennent. Pourtant, ce serment devrait teinter notre engagement tout au long de notre carrière. Voici un test : êtes-vous prêts à « renouveler vos vœux » et relever le défi de le prononcer à nouveau?

« J’affirme solennellement que je remplirai mes devoirs d’optométriste envers tous les patients avec conscience, loyauté, intégrité. »

Cette phrase va de soi et si on demande à tous les optométristes en pratique de la prononcer, ils le feront sans doute sans hésitation. Entre les mots et la théorie, il y a parfois une petite nuance. Arrive-t-il que l’on module son agenda en fonction du statut du patient (RAMQ vs non-RAMQ, aide sociale, etc.), en fonction du désir avoué d’aller acheter ailleurs ou quand on refuse de recevoir une urgence oculaire alors qu’on aurait la place et que l’on détient un permis thérapeutique sous le prétexte que cela est moins rentable ou qu’on en a assez reçu cette journée-là? 

« Je donnerai au patient les informations pertinentes et je respecterai ses droits et son autonomie. »

Comme optométriste, m’arrive-t-il d’établir ou de participer à un système où les patients ont peine à avoir accès à leur ordonnance ou leur copie de dossier, sans passer par un processus lourd quand on ne parle pas de délais indus ou de frais administratifs usuriers?

« Je respecterai le secret professionnel et ne révélerai à personne ce qui est venu à ma connaissance dans l’exercice de ma profession à moins que le patient ou la loi ne m’y autorise? »

Nous arrive-t-il de dévoiler des informations personnelles au sujet de patients au détour d’une conversation entre collègues, via les réseaux sociaux, ou dans d’autres circonstances? Cela survient souvent sur le coup d’un événement, que l’on veut partager, mais les éléments touchant les patients devraient demeurer dans le cabinet de consultation.

« J’exercerai l’optométrie selon les règles de la science et de l’art et je maintiendrai ma compétence.»

La pratique selon les règles de la science peut être difficile à définir, notamment dans des pratiques plus marginales ou en fonction d’une évolution rapide des connaissances, mais il demeure un devoir de réserve qui fait que l’optométriste ne devrait pas se lancer de façon inconsidérée dans des avenues qui ne sont pas balisées. Ainsi, un optométriste m’écrivait l’autre jour : « sauf les muscles intraoculaires, chaque muscle du corps est en fait un muscle extraoculaire participant potentiellement au processus visuel… »  Il voulait ainsi justifier l’implication de sa pratique dans une approche « posturologique ». Sans juger du fondement même de cette affirmation, on peut tout de même réaliser que 99.9 % des optométristes ne pensent pas comme cela et ne pratiquent pas comme cela. Réaliser ceci, c’est également réaliser que ce type de pratique ne correspond pas aux règles de l’art, pour dire le moins, et l’optométriste devrait s’en abstenir. D’autant que la littérature, dans ce sens, est nulle. De même, la prescription de filtres colorés dans des cas autres qu’un déficit de la vision des couleurs établi ne constitue pas une pratique reconnue, dans l’état actuel de la science ni comme la règle de l’art définie par l’ensemble des collègues. L’exercice de l’optométrie ne devrait jamais comprendre ce type d’activité et le respect de notre serment devrait nous inciter à ne jamais nous y aventurer.

« Je conformerai ma conduite professionnelle aux principes des lois, règlements et autres normes applicables à l’exercice de l’optométrie, dont le Code de déontologie des optométristes. »

À quand remonte votre lecture des lois, règlements et normes entourant la pratique de l’optométrie? Sans doute il y a longtemps. Cependant, ces documents existent et ce n’est pas parce qu’on en ignore le contenu qu’on est exempt de le respecter. Dans un monde qui devient de plus en plus concurrentiel, les dérives peuvent survenir et les exemples seraient nombreux, en optométrie comme en pharmacie ou en médecine. Je vous invite à relire les normes cliniques et participer prochainement aux discussions entourant la refonte du Code de déontologie. Ce sont les pierres sur lesquelles vous devez bâtir votre pratique.

« Je serai loyal à ma profession, je porterai respect à mes collègues, et je collaborerai avec mon ordre professionnel afin d’assurer la protection du public. »

Encore ici, la très vaste majorité des optométristes prononceraient ces mots sans aucune hésitation et c’est bien heureux. Cependant, après réflexion, comment avons-nous réagi lorsque le patient nous a consultés en se plaignant d’un compétiteur ou du chirurgien qui l’avait opéré? En a-t-on rajouté ou a-t-on simplement tenté de comprendre les enjeux, en tout respect de ce que le collègue avait accompli? Comment avons-nous collaboré avec les autres professionnels impliqués dans le cabinet où l’on pratique? Comment avons-nous réagi à une demande de transfert d’information ou de dossier de la part d’un collègue? Quels commentaires avons-nous formulés à notre personnel au sujet du comportement d’un autre professionnel du bureau? Comment avons-nous agi envers le patient qui nous avait été référé par un collègue? Avons-nous tenté de le garder pour son achat éventuel de lunettes ou l’avons-nous retourné au collègue en question? Ce sont autant de questions qui devraient être faciles à répondre une fois que cette partie du serment a été prononcée.

« Je me comporterai toujours selon l’honneur et la dignité de la profession. »

Encore ici, de nombreux exemples de dérives publicitaires au cours des derniers mois, et très récemment, nous confirment que le marché devient plus concurrentiel, mais surtout, que certaines personnes ne reculent devant rien pour vendre une paire de lunettes. La recherche de la rentabilité à tout prix n’est pas compatible avec l’engagement moral qui découle de cette dernière phrase du serment optométrique. Pour certains d’entre nous, un petit passage devant le miroir pour réévaluer ces activités devient incontournable.

Avez-vous relevé le défi de renouveler vos vœux optométriques? La réponse vous appartient et si jamais un des éléments avait semé un doute dans votre esprit, il peut être intéressant de prendre le temps de voir comment on peut concilier la lettre et l’esprit de ce serment dans nos pratiques.

Lorsque sondé, le public fait confiance aux optométristes en terme de compétences et de soins et notre performance est enviable à ce chapitre. Cependant, lorsque vient le temps de parler du côté de la dispensation de lentilles ophtalmiques, les résultats ne sont plus les mêmes, et cela, en raison notamment de pratiques commerciales qui s’éloignent de notre engagement profond. Il ne faut jamais oublier que la prescription de lunettes, et sa réalisation, s’inscrivent dans une thérapeutique d’une anomalie de la réfraction, suite à un diagnostic optométrique découlant d’un examen oculovisuel complet, et non dans une simple perspective commerciale de rentabiliser le nombre de pieds carrés loués pour le cabinet.

La confiance du public n’est pas gagnée d’avance et elle se mérite patient par patient chaque jour. Il nous appartient de nous remettre en mémoire les principes et les valeurs qui caractérisent notre profession, et qui constituent notre ADN. À nous de continuer à traduire dans les faits les mots du serment optométrique. À nous de maintenir et de moderniser des pratiques cliniques qui rendent visible notre engagement profond à bien servir les patients. 

Été 2018, on fêtera les 50 ans des « mai 68 », en appréciant le chemin parcouru depuis. Quelqu’un d’autre aura remplacé le général au balcon et le message perdurera. Trois garçons maintenant dans la mi-cinquantaine sauront qu’ils peuvent encore et toujours compter les uns sur les autres. Leur serment aura passé l’épreuve du temps. 

Été 2018, le serment optométrique sera prononcé par les nouveaux diplômés. Ils sauront que ces mots et cet engagement lourds de sens serviront de base à leur pratique. Ils auront compris que c’est à ce seul prix que la confiance du public se maintiendra. Ils auront surtout compris que de prononcer des mots est une chose, mais de les traduire dans chacun de leurs actes, au quotidien, représentera le plus grand défi de leur carrière. 

Dr Langis Michaud, optométriste 

Président

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des optométristes du Québec
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