Mot de la présidence

LangisMichaud

Désormais 

Le 11 septembre 1959, tous les yeux sont rivés sur Québec. Maurice Duplessis vient de décéder subitement d’une hémorragie cérébrale et son successeur désigné, Paul Sauvé, est assermenté à titre de 17e premier ministre du Québec. Les attentes sont importantes et l’héritage lourd à gérer. 

 

Durant les jours qui suivront, on perçoit les premiers signes que les choses vont effectivement changer. L’atmosphère traduit un optimisme certain et des signaux précis sont envoyés à l’effet que le gouvernement sera plus ouvert, plus participatif et reprendra sa place aux tables de négociations, notamment avec le gouvernement fédéral. Une rupture s’opère, les gardes rapprochées sont remplacées, les actions se suivent rapidement : plus d’une trentaine de projets de loi seront présentés en quelques mois. 


Les analystes ont retenu un mot, qui peut sembler banal, comme l’étendard et le symbole de cette époque : « désormais ». En le prononçant, Paul Sauvé déclenchait rien de moins que la Révolution tranquille, une modernisation du Québec que Jean Lesage parachèvera quelques mois plus tard.  


L’histoire est ainsi meublée d’événements charnières qui, a posteriori, sont définis comme des jalons importants et essentiels à la compréhension de la suite des choses. Sur le coup, on peut appréhender les effets des réformes et des changements, mais ce n’est qu’avec un certain recul que nous en mesurons toute l’ampleur.


À une échelle réduite, la récente élection à la présidence de l’Ordre des opticiens d’ordonnances du Québec pourrait s’ajouter à cette liste limitée des événements marquants pour un groupe. En considérant les arguments avancés durant la campagne électorale, il est possible de penser qu’en se dotant d’une nouvelle présidence, les opticiens d’ordonnances ont lancé un message clair qu’ils voulaient un changement d’orientation, de gouvernance et que leur ordre doit effectuer un virage quant aux enjeux importants touchant tous les professionnels de l’optique.


Que doit-on en attendre? Bien qu’il ne se soit pas écoulé beaucoup de temps depuis cette élection, nous pouvons potentiellement espérer la fin de la politique de la chaise vide et de la confrontation. Comme vous le savez, malgré plusieurs invitations lancées dans le passé, l’absence de discussion entre l’Ordre des optométristes et l’Ordre des opticiens d’ordonnances et la stérilité des relations entre ces organismes n’a pas servi la cause de la protection du public et n’a certainement pas contribué à nous doter des moyens de réagir à un marché qui change rapidement et où la place des professionnels est quotidiennement remise en cause. Les luttes judiciaires ont engouffré de chaque côté des sommes importantes, autant de ressources qui n’ont pas été dépensées afin de répondre à nos missions respectives. Nous ne pouvons ainsi que nous réjouir de la perspective que de tels affrontements soient chose du passé.


Il est aussi prévisible que des discussions soient entamées afin de définir comment nous entrevoyons un avenir commun dans le monde de l’optique. Quel sera le modèle optimal d’organisation sur le terrain afin de mieux servir la population à court et moyen terme? Quelle est la place de chacun des professionnels dans cette équation? Comment peut-on définir des axes de collaboration efficaces, en respect de tous les intervenants? Quels sont les moyens pour y arriver?


Nous le savons, il existe sur le terrain de multiples exemples fonctionnels de collaboration entre les optométristes et les opticiens d’ordonnances. Nous l’avons déjà dit, et je le répète aujourd’hui, le public est mieux servi lorsque les professionnels s’unissent sur le terrain afin de le conseiller adéquatement et lui offrir les services que nécessitent sa condition.


Ces professionnels doivent également composer avec plus ou moins 2 000 assistants et assistantes optométriques qui font partie intégrante de l’offre globale des services professionnels. Nous comprenons que le règlement encadrant leur travail a été vu comme une attaque contre le cœur de la profession d’opticien d’ordonnances, mais cet encadrement était devenu la seule porte de sortie possible pour le législateur, devant la rupture de services vécue dans les bureaux, dont plusieurs administrés par des opticiens d’ordonnances. Cette menace à l’accessibilité aux services découlait directement des poursuites judiciaires de l’Ordre des opticiens d’ordonnances et de son refus de négocier une solution à ce problème. La discussion renouvelée permettra probablement de mieux répondre à la problématique qui perdure et de trouver une façon plus adéquate de pallier l’absence d’opticiens d’ordonnances dans certaines régions du Québec, sans nécessairement devoir recourir au prolongement du registre d’inscription des assistantes.


Alors que nos discussions avec le Collège des médecins tirent à leur fin et que de nouveaux privilèges thérapeutiques pour les optométristes sont à l’horizon dans un avenir prévisible, un retour des opticiens à la table de discussions est nécessaire pour compléter le chantier lancé par l’Office des professions relativement à la modernisation des professions du secteur oculovisuel.


L’Ordre demeure ouvert à ce que la profession d’opticien d’ordonnances se modernise et entamera les discussions de bonne foi. Cependant, nous demeurerons vigilants à protéger le cœur de la profession optométrique qu’est l’examen oculovisuel. Il existe bien d’autres voies de modernisation en dehors de cet élément. Encore ici, de futurs échanges permettront d’envisager des pistes de solution qui seront satisfaisantes, mais qui devront répondre à des questions fondamentales : quels sont les besoins réels de la population, comment peut-on mieux la servir?


Ne nous y trompons pas, nous avons beaucoup plus de points en commun que de points de désaccord. Nos défis sont les mêmes et se résument essentiellement à justifier au quotidien l’apport des professionnels aux services oculovisuels offerts à la population. Si nous ne trouvons pas de stratégies productives à cet égard, il y a fort à parier que le public ne trouvera aucune justification à nous consulter pour la fourniture des produits optiques et qu’il se tournera inexorablement vers l’offre de produits en ligne. À ce sujet, on note que l’Ordre des opticiens d’ordonnances a affirmé son intention de soutenir nos représentations afin que la Cour suprême accepte d’entendre un appel d’un jugement défavorable à l’Ordre des optométristes, rendu en mai dernier par la Cour d’appel du Québec dans le recours en jugement déclaratoire contre l’entreprise Coastal Contacts (voir autre texte à sujet dans la présente édition).


Au-delà de l’ajustement des lois et des règlements, nous sommes tous invités à adopter une nouvelle attitude, plus collaborative, plus inclusive et orientée vers les patients et leur protection, et ce, en mettant de côté les réflexes corporatifs qui ont pu animer le débat au cours des dernières années. Voilà ce qui serait notre vraie révolution tranquille en optique.


Le profilage

Notre récent passage en commission parlementaire concernant le projet de loi 92 (voir aussi le texte à ce sujet) a fait grand bruit et nous a permis de dénoncer un comportement néfaste pour la population qui est celui du profilage de clientèle. J’y reviens, car il s’agit d’un sujet fondamental portant atteinte à l’accessibilité aux soins optométriques. 


Plusieurs témoignages nous ont confirmé l’existence d’une sélection des patients, sélection érigée en système qui limite le nombre de patients couverts par la Régie de l’assurance maladie (RAMQ) qu’un optométriste examine chaque jour. Cette limite est imposée soit par l’optométriste qui veut maximiser ses revenus au détriment de sa clientèle, soit par des organisations qui tentent de maximiser leur rentabilité, sachant que les personnes âgées et les enfants représentent des clientèles parfois moins rentables, et plus encore, lorsque ces visites ont pour objet le suivi d’une condition pathologique ou de problèmes de vision binoculaire. Le principe suivant s’applique à tous : chaque patient doit avoir accès en temps requis aux soins optométriques. Un patient couvert par la RAMQ ne devrait pas être traité différemment d’un autre et devrait obtenir son rendez-vous à l’intérieur des délais habituels. Nous l’avons dénoncé, nous le dénonçons à nouveau et nous prendrons les actions requises pour tenter d’y mettre fin. Comme certaines de ces organisations tombent davantage sous la juridiction de l’Ordre des opticiens d’ordonnances, le dialogue renouvelé permettra une meilleure coordination des actions à cet égard.


Comme professionnel, il faut cesser d’exiger un tel agenda, et, s’il nous est imposé, il faut refuser d’y participer et le dénoncer. Quand on voit des annonces publiées offrant des salaires très substantiels, moyennant un examen aux 20 minutes, on est en droit de se demander quel genre de pratique est recherchée ou est encouragée. Il est fort probable que pour obtenir un tel niveau salarial, l’optométriste se verra limité dans le nombre de patients couverts par la RAMQ, de dilatations à effectuer, de cycloplégies, de traitements de la vision binoculaire et des urgences oculaires. Afin de rencontrer cette norme, l’horaire sera sans doute meublé de patients entre 18 et 65 ans, avec des besoins visuels précis et à qui l’on peut vendre un produit presque à tout coup. Entre une telle offre et l’incitation à ne pas respecter ses règles déontologiques, la limite est très mince. 


En sus de l’organisation de la pratique, la notion même de salaire garanti est susceptible de heurter, dans certains contextes, la liberté professionnelle. Le nouveau Code de déontologie des optométristes proscrira une telle approche lorsque l’optométriste travaille pour un tiers, étant entendu que d’autres articles balisent déjà les obligations des uns et des autres lorsque l’employeur est un optométriste ou une société sur laquelle l’Ordre a juridiction. Peu importe le lieu de pratique, l’esprit est le même : l’optométriste doit exercer sa pratique selon les besoins des patients et non pour répondre à des contraintes commerciales.


Une porte ouverte

Il peut parfois être difficile pour un optométriste de se soustraire d’une condition de pratique contraignante. De même, on reçoit parfois des commentaires d’optométristes qui nous décrivent la pratique de confrères qu’ils trouvent douteuse ou hors norme, et ce, avec des cas précis à l’appui. Il est difficile pour l’Ordre et le bureau de la syndique d’intervenir en absence d’une plainte formelle ou de faits documentés dans les cas où l’optométriste témoin ou les patients hésitent à formuler une telle plainte.


Ceci étant, il existe dans le code de déontologie actuel une disposition qui sera renforcée dans le nouveau code, qui établit le fait qu’un optométriste qui est témoin d’une situation de pratique dérogatoire au plan déontologique, doit la dénoncer à la syndique de l’Ordre. Sans promettre une immunité absolue, la syndique accueille toujours favorablement le témoignage d’un optométriste qui veut dénoncer une situation et qui contribue à protéger les droits du public.


Lors d’une récente discussion, le président d’un autre ordre professionnel me parlait d’un cas, fort médiatisé, d’un professionnel qui aurait contourné les règles déontologiques relatives à l’indépendance professionnelle avec la complicité de tiers, et qui a pu être épinglé suite à la fourniture de documents et de témoignages par des personnes employées au sein de ce groupe et qui étaient mal à l’aise avec les pratiques qu’ils constataient ou des directives qu’on leur donnait. L’ordre professionnel en question n’aurait pas pu agir sans ces informations. De telles pratiques pourraient exister en optométrie également, certains cas récents de croissance phénoménale nous incitant à scruter plus attentivement l’activité des professionnels impliqués.


Ce même président me confirmait également que, dans certains autres cas, il avait lui-même porté la plainte nécessaire à l’action de son ordre, suite à la transmission de documents par des membres qui, pour des raisons justifiées, ne pouvaient eux-mêmes agir.


De la parole aux gestes

Paul Sauvé a été l’instigateur d’une révolution, dite tranquille, qui a changé pour toujours la société québécoise. À son image, nous pouvons, avec de petits gestes, révolutionner nos pratiques et définir de nouvelles façons de servir les patients, en justifiant davantage l’importance des services professionnels dans la fourniture des soins et des produits optiques. Nous pouvons opérer des changements personnels et organisationnels qui préserveront l’indépendance du jugement professionnel en nous affranchissant des conditions aliénantes de pratique. 


Comme ordre, nous pouvons également contribuer au changement du monde de l’optique en collaborant avec les autres acteurs, afin de définir comment chacun peut contribuer, à la mesure de ses moyens, tout en visant la protection du public. Sans renier notre nature, mais en trouvant les moyens de la bonifier par de nouvelles avenues de collaboration.


Sur le plan des personnes, comme des organisations, il s’agit là d’une révolution en optique, porteuse d’espoir, qui, comme pour le Québec, doit commencer par un seul mot : désormais. 

Dr Langis Michaud, optométriste 

Président

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