MOT DE LA PRÉSIDENCE

Dépistage scolaire : pour ou contre?

L’annonce du 8 février dernier par le gouvernement du Québec d’une aide financière à la Fondation des
maladies de l’œil (FMO) pour assurer le dépistage des difficultés visuelles pour les enfants d’âge préscolaire a été reçue
plutôt froidement par notre profession.
Le scepticisme du départ a été suivi par bon nombre de questions sur la pertinence et la faisabilité d’un tel programme.

Pourquoi en effet un optométriste irait-il faire des dépistages dans les écoles quand il serait beaucoup plus simple et efficace de faire de « vrais examens complets » directement dans nos cliniques? Nous offrons notre expertise dans l’ensemble du Québec, nos cliniques sont bien équipées et l’examen oculovisuel est couvert par la Régie de l’assurance maladie (RAMQ).

Alors pourquoi?

Parce que malgré toutes les campagnes de sensibilisation et les efforts de conscientisation déployés par les optométristes et les divers organismes optométriques (Ordre, associations au niveau québécois et canadien, etc.) au cours des dernières décennies, la réalité est implacable : le message ne passe pas.

Moins du tiers des enfants sera examiné par un optométriste avant son entrée à l’école; il nous faut donc envisager d’autres avenues.

Pour citer Einstein : la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Situation actuelle

Les optométristes connaissent bien l’importance de la vision dans le processus d’apprentissage. C’est pourquoi nos instances sont intervenues à plusieurs reprises dans ce dossier : campagne de sensibilisation, création de matériels d’information, programmes de dépistages auprès d’enfants provenant de milieux défavorisés par l’École d’optométrie et d’autres organismes comme la FMO. Des initiatives populaires ont aussi été entreprises par des « clubs sociaux » ayant à cœur les enfants, avec des résultats pour le moins mitigés.

Tous conviennent de l’importance du problème, mais avec des moyens restreints, la portée de ses initiatives reste limitée.


Quelques faits qui donnent une idée de l’ampleur du problème :

  • 80 % de l’apprentissage résulte de l’acquisition d’informations par la vue.
  • En préscolaire, un enfant sur dix (10 %) présente une condition oculaire ou visuelle qui peut nuire à son développement et à ses apprentissages.
  • À l’âge scolaire, c’est un enfant sur cinq (20 %) qui n’a pas les capacités visuelles optimales pour assurer son apprentissage et donc sa réussite scolaire, si ce problème demeure non corrigé.
  • 61 % des parents canadiens pensent à tort pouvoir déceler les problèmes visuels de leur enfant.
  • En 4e et 5e année du primaire, les enfants passent 54 % de leur temps en vision de près à lire et écrire, puis 21 % de leur temps à faire la transition entre la vision de loin et de près.

Fort de ses statistiques, votre Ordre a fait, au cours des dernières années, des représentations auprès du gouvernement pour tenter de trouver un moyen d’améliorer ce bilan et ainsi permettre à plus d’enfants d’avoir les outils nécessaires à leur réussite scolaire.

Plusieurs pistes de solution ont été avancées et certaines ont été abandonnées, dont l’exigence de passer un examen oculovisuel avant l’entrée en maternelle, ceci ne pouvant légalement être imposée. La création d’un programme de dépistage a donc été la solution de nos élus au problème soulevé.

Ainsi, avec d’autres partenaires, l’Ordre a contribué à l’émergence de cette initiative et il collaborera à sa mise en œuvre, même s’il ne s’agit pas de la mesure idéale aux yeux de certains.  

Pour la suite des choses, un comité de vigie a été mis sur pied afin de suivre les travaux du projet À l’école de la vue. Son mandat est d’orienter la mise en œuvre du projet et de veiller aux dispositions relatives à l’assurance qualité du programme de dépistage. Il doit aussi approuver la planification annuelle des activités, les programmes de sensibilisations et les documents transmis aux parents.

Ce comité comprend notamment des représentants de l’Ordre, de l’Association et de l’École d’optométrie, ce qui devrait permettre aux préoccupations des optométristes d’être entendues, en regard de la mission de chacun.

Notre partenaire dans cette aventure, la FMO, a démontré à maintes reprises par le passé son expertise dans ce domaine. Elle a toujours respecté la place centrale des optométristes ainsi que nos normes élevées de pratique. Nous sommes heureux qu’elle soit associée à ce projet.

Conditions gagnantes

L’annonce récente par le gouvernement de la création du programme Voir pour réussir, qui prévoit un remboursement allant jusqu’à 250 $ par enfant par période de 24 mois pour l’achat de lunettes ou de lentilles cornéennes, contribuera à réduire l’obstacle financier aux fins de l’obtention d’une correction optique.

Sauf erreur, le Québec devient la seule juridiction au monde à offrir une couverture universelle pour tous les enfants de moins de 18 ans, autant pour les examens oculovisuels que pour le traitement (orthoptique, corrections optiques) des problèmes diagnostiqués.

Ce n’est pas banal. Soyons-en fiers.

Si l’on en juge par ces initiatives, il semble ainsi que le gouvernement reconnaît :

  1. l’importance centrale de la vision dans l’apprentissage et dans la réussite scolaire;
  2. le rôle central et incontournable de l’optométrie en ces domaines.


À nous de jouer!

Pour que ce programme soit couronné de succès, il nous faudra l’adhésion et la participation des optométristes. Non seulement en participant aux dépistages dans les écoles, mais surtout, en devenant des partenaires dans la réussite scolaire des enfants.

Ce programme va nous permettre d’entrer en contact avec les différents intervenants scolaires (enseignants, orthopédagogues, éducateurs spécialisés, etc.). Nous aurons la chance unique de faire connaître l’optométrie, avec tout ce qu’elle peut apporter, à tous ces partenaires.

Le volet informatif du programme va également nous permettre de parler directement aux parents, par l’entremise de l’école, pour les conscientiser à l’importance de la vision et du respect du calendrier des examens oculovisuels pour le bien de leurs enfants.

Des efforts en ce sens seront aussi déployés auprès des parents d’enfants plus jeunes par le truchement des garderies et autres organismes de la petite enfance.

La réussite du volet communication, autant auprès de l’équipe-école que des parents, pourrait conduire à réduire les besoins de dépistages dans les écoles, si tous les élèves consultaient effectivement leur optométriste de famille selon un calendrier optimal. C’est du moins notre souhait!

Dr Éric Poulin, optométriste
Président