Mot de la présidence

I.A.

Depuis quelque temps, on entend partout que les innovations technologiques en intelligence artificielle (I.A.) entraîneront la disparition de nombre de métiers et d’activités humaines, voire même l’obsolescence de l’Humain, qui serait supplanté dans tous les domaines par des machines intelligentes.

Et bien sûr, on annonce (encore une fois!), la fin de l’optométrie, qui semble aux premières loges pour un tel remplacement.

Qu’en est-il? Est-ce qu’une machine pourrait nous remplacer?

Vous vous souvenez de la sonde Rosetta et de son robot Philae?

Lancée en 2004, cette sonde avait pour mission de se mettre en orbite autour de Chury,une comète de 4 km de diamètre voguant à une vitesse de 135 000 km/h sur une orbite elliptique autour du Soleil, et d’y déposer un robot.

Pour se faire, Rosetta devait parcourir en 10 ans plus de 6,5 milliards de km d’un parcours sinueux à travers le système solaire, au gré de coup de « catapulte gravitationnelle » en passant à trois reprises aux abords de la Terre ou de Mars. Une fois en orbite autour de cette comète tournoyante en forme de canard, elle devait y faire atterrir Philae, un laboratoire portable gros comme une machine à laver, lourd de 98 kg à l’aide de harpons.

La complexité d’une telle aventure, qui a été couronnée de succès, donne le vertige! Comparé à de telles prouesses, le remplacement de certaines tâches effectuées par les humains semble un jeu d’enfants.

Donc, est-ce que les avancées technologiques pourraient mener à la disparition de certaines professions?

Bien sûr.

Le passé est toutefois garant du futur. L’humanité a déjà traversé de nombreuses révolutions technologiques : l’imprimerie, le passage à l’électricité, l’industrialisation, etc. Malgré les craintes, ces mutations n’ont pas entraîné de chômage massif et ont même été plutôt positives à long terme, notamment sur l’amélioration des conditions de vie.

L’I.A. soulève des enjeux majeurs en matière d’emploi, de sécurité, de justice et d’éthique qui transcendent les frontières et nous font sentir impuissants face aux perturbations inéluctables que les changements entraînent.

Ces technologies qui perturbent le marché existant s’appellent des technologies de rupture. L’histoire récente est remplie d’exemples de ces technologies, entre autres : la photographie numérique, les applications Uber et Airbnb. Ces nouveaux modèles ont causé la disparition d’entreprises ou ont mis à mal des pans économiques entiers.

Est-ce que l’industrie du taxi aurait vécu un tel traumatisme si elle avait, en amont, créé une application intuitive pour ses clients, imposé des règles strictes au niveau des véhicules et du code régissant les chauffeurs?

Probablement pas, et c’est ce qui fait le succès de toutes ces technologies de rupture. Par déni, paresse ou manque de courage, la plupart ne réagissent que trop tard aux défis qui pourtant s’annoncent d’avance.

Et l’optométrie?

Pas de disparition, n’ayez crainte. Notre profession a montré à mainte reprise sa résilience. Une adaptation sera toutefois nécessaire pour s’ajuster aux nouveaux paradigmes. La fuite en avant n’est donc pas une option.

D’ailleurs, ces technologies existent déjà et nous pousseront à court terme à nous adapter. Pensons à la vente en ligne que l’on connaît déjà, les technologies de prises de mesures améliorées la rendront encore plus attrayante toutefois. Les dossiers et les ordonnances électroniques qui deviendront vite la norme. La réfraction en ligne et la téléoptométrie qui permettront de rejoindre une clientèle éloignée. La génomique et l’avènement de l’I.A. dans l’acquisition d’informations et son traitement par des algorithmes complexes (photo, OCT, réfraction automatisée, aberromètre, etc.).

Tous ces changements n’annoncent pas la fin de la vente de produits ophtalmiques et de la recherche de l’état réfractif par les optométristes. Par contre, ceux-ci ne seront plus la pierre d’assise de notre profession.

En s’appuyant sur les données et les analyses que nous apporterons l’I.A., il faudra beaucoup plus miser sur notre expertise au niveau de l’interprétation des différentes données, souvent complexes et en quantité excessive, et sur l’évaluation des statistiques et des niveaux d’incertitudes de celles-ci. C’est en communiquant par-dessus tout et en s’investissant auprès du patient que nous démontrerons notre spécificité et notre singularité. Le contact humain, l’empathie, prendre soin, voilà des choses où les humains ne pourront être remplacés de sitôt!

Notre rôle

Comme le disait Saint-Exupéry : « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible ». C’est donc à nous de le bâtir. Nous voyons avec plaisir des optométristes qui participent aux développements futurs de notre profession avec l’apport des nouvelles technologies. Ces gens issus de nos rangs sauront, nous l’espérons, faire évoluer les choses dans le respect de notre profession.

La formation sera évidemment au centre de tout. Notre École s’active déjà en ce sens pour rester à l’avant-poste, mais la formation continue prendra également de plus en plus de place. Apprendre à apprendre deviendra une qualité essentielle pour faire face aux défis à venir.

Votre ordre professionnel a lui aussi déjà fait un premier pas en édictant des lignes directrices sur l’exercice de l’optométrie en télépratique.

Ces règles, appelées à se bonifier et à évoluer dans le temps, fixeront le cadre dans lequel notre profession pourra évoluer, s’épanouir et continuer d’offrir au public des soins de haut niveau.

Ce sera à chacun de nous par contre de veiller à la pérennité de notre profession. Tout ne peut venir de nos institutions. Nous devrons être agiles, volontaires, solidaires et surtout, visionnaires, et pour cette dernière, elle est pas mal dans notre ADN!

Dr Éric Poulin, optométriste
Président